Occupations militaires à Kosovo : la prostitution érigée en système
Les soldats de la force de l’OTAN au Kosovo (KFOR) et le personnel de l’ONU contribuent à alimenter l’essor de la prostitution dans la province de Serbie à majorité albanaise, affirme Amnesty International dans un rapport rendu public.
Richard Poulin
Professeur, département de sociologie, Université d’Ottawa ; professeur invité, Universität Innsbruck ; auteur de La Mondialisation des industries du sexe, à paraître à l’automne
Selon l’organisation de défense des droits humains, 20 % des clients des réseaux de prostitution au Kosovo sont des soldats de la KFOR et des policiers de la MINUK (Mission des Nations unies), qui contribuent de la sorte à fournir « une part substantielle des revenus », évaluée à 70 %, de l’industrie du sexe.
Il semble paradoxal que dans un pays qui a connu les horreurs de la guerre civile, certaines des violations des droits humains les plus élémentaires soient commises par la communauté internationale censée apporter la paix et permettre la reconstruction du pays. Toutefois, ce paradoxe n’en est pas un : le stationnement de troupes armées d’occupation développe les infrastructures prostitutionnelles et, par conséquent, la traite des femmes et des enfants aux fins de prostitution. Cet essor se traduit également par une augmentation de la clientèle locale et régionale.
La mise en place de telles infrastructures est encouragée, sinon pilotée par les forces d’occupation. Elle est l’une des fondations sur lesquelles se déploie le tourisme sexuel.
La traite des femmes a radicalement augmenté avec la présence de la mission de pacification de l’ONU en Bosnie-Herzégovine. L’histoire de la mise en place de l’Arizona Market en Bosnie est édifiante à cet égard. Ce vaste marché détaxé, créé en 1992 par la SFOR (Force de stabilisation de l’OTAN), porte le nom d’un désert américain car les autorités militaires des États-Unis y ont piloté la création d’une zone franche « pour réconcilier par le commerce » les populations serbo-croate et bosniaque.
Dans cette zone du nord du pays, laissée sous autorité américaine et internationale après 1999, le système proxénète a établi son marché. Les femmes y sont vendues comme l’étaient les esclaves victimes de la traite des négriers. Le processus de vente se déroule comme suit : les jeunes femmes montent sur une scène d’un bar quelconque, y font quelques pirouettes pendant que les acheteurs inspectent leur corps et même leur bouche avant de faire une offre, entre 980 et 1967 $US pour les plus convoitées. Les filles passent de main en main et sont vendues plusieurs fois. Une des mineures rapatriées par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), âgée de 14 ans, a été vendue 22 fois.
L’OIM évalue à 10 000 le nombre de personnes prostituées clandestines en Bosnie. En 2002, un rapport de la MINUK suspectait 227 boîtes de nuit et bars de Bosnie d’être partie prenante dans la traite des femmes et des enfants aux fins de prostitution.
L’OIM estime que 250 000 femmes et enfants de l’Europe de l’Est sont victimes de la traite via la Serbie et les États voisins, dont un grand nombre se retrouve dans les nouveaux protectorats internationaux de la Bosnie et du Kosovo pour desservir soldats, policiers et membres des ONG.
Un certain nombre de rapports font état de dissimulation de la participation d’équipes spéciales de la police de l’ONU ou de soldats sous le commandement de l’OTAN dans la traite des femmes et des enfants aux fins de prostitution. Mais peu à peu, la vérité s’est frayé un chemin. Les soldats de la SFOR, le personnel de l’ONU ainsi que celui des 400 ONG de Bosnie non seulement profitent du marché prostitutionnel comme clients mais en sont même des trafiquants proxénètes dans certains cas.
Un rapport de l’ONU, non publié à l’extérieur de la Bosnie, met en évidence la complicité de la police locale, de la SFOR et même de l’International Police Task Force (IPTF) dans de nombreuses affaires de prostitution, de traite ou de « protection » de ces industries en échange d’argent ou de passes gratuites.
Une ancienne employée de l’ONU, mise à pied après avoir dénoncé aux plus hautes autorités de l’ONU et de la SFOR de la Bosnie-Herzégovine l’implication de certains de leurs membres dans la traite, a intenté une poursuite en justice contre son employeur, la société de sécurité britannique DynCorp Aerospace, une filiale de la société américaine DynCorp Incorporated, chargée, entre autres, du recrutement des officiers de l’IPTF. Selon ses accusations, des employés de la DynCorp ont contrefait des documents pour faciliter le transport de femmes victimes de la traite en Bosnie.
En 1998, des accusations ont été portées contre des soldats italiens, portugais et égyptiens, sous le commandement de l’OTAN, pour leur implication dans un réseau de prostitution d’enfants — des fillettes âgées de 12 à 14 ans — à Sarajevo. L’OTAN a écarté ces allégations du revers de la main.
Ajoutons à ce sombre tableau le fait que les accords de paix de Dayton de 1995 permettent à l’ONU « le mouvement complet et libre » et ne lui confèrent « aucune responsabilité pour des dégâts à la propriété ». L’annexe B accorde l’immunité juridique au personnel de l’OTAN pour ses actions « dans toutes les circonstances et à tout moment ». Il est désormais soumis « à l’autorité exclusive » de la justice des pays d’origine, peu importe les infractions criminelles commises en Bosnie.
Au Kosovo, une loi interdisant le trafic des femmes a été promulguée en février 2001. Toutefois, les dispositions visant à protéger les victimes n’ont pas encore été mises en application. Des membres de la force internationale de maintien de la paix et des forces de la police civile qui ont été soupçonnés d’être impliqués dans la traite des femmes n’ont pas été poursuivis malgré les dispositions juridiques applicables en la matière. Pour l’instant, la MINUK n’a fait qu’édicter un code de conduite et distribuer massivement des préservatifs à ses troupes..Les pouvoirs occidentaux gouvernent les « protectorats » de la région comme les anciens maîtres coloniaux dirigeaient leurs empires. La prostitution y est érigée en système. La communauté internationale est complice des trafiquants : la Bosnie et le Kosovo sont désormais deux plaques tournantes de la traite d’êtres humains et de la prostitution.